Prologue

2013.

J’écoute à répétition la même chanson d’Avec pas d’casque: « Tu diras… tu diras que c’est l’instinct qui t’a mené jusqu’ici. »

Quelque chose qui gratte au fond. Qui fatigue.

« Et ce sera ton camp de base. Et ce sera ton camp de base… ».

Je n’ai pas ça, un camp de base.

Entre deux valises, une brassée de linge en retard, dans le plaisir toujours [presque, dire presque] de bouger, mais la douleur [régulière, mais pas constante] de ne pas savoir m’enraciner. Entre des pluies froides de fin de soirée, des coins de rue dont tu ne sais plus à quelle ville ils appartiennent, des réveils courbaturés de chambres d’hôtel, des minutes à repérer le cadran. Regard à gauche, regard à droite, la main qui cherche un iMachin devenu l’unique compagnon de route.

Entre des contrôleurs de train qui te saluent comme une habituée, un vol de trop où tu fais semblant de ne pas avoir besoin de bas de contention, des heures de Salon du livre [maudits planchers en béton, maudits tapis], des entrevues, des animations, des rencontres. [Insister là-dessus. Le nombre de gens passionnants qu’il y a à rencontrer.] Entre le désir des uns, le désert des autres. Et l’espoir qui finit toujours flétri. [L’espoir, c’est comme le lin. C’est beau, c’est léger, mais c’est toujours fripé. Cliché? Cliché de voyage ?] Entre des kilomètres mangés sur la 50, sur la 417, sur la 15 en mémoire d’une enfance où je me jurais d’une vie rangée: monsieur, bébé, chien, maison, polyester, ne plus jamais bouger. [Accepter de voir ses attentes changées.]

Je n’ai pas de camp de base sans savoir comment s’est arrivé. J’habite un appartement que j’aime pourtant: sa véranda, ses grandes fenêtres, ses planchers de bois. Même dans cet appartement, les piles de livres me semblent artificielles. Comme un amoncellement de désirs jamais consommés dignes du Musée Grévin. [Ce moment où tu conclus qu’il y aura toujours plus de livres à lire que de livres lus.]

Entre un show de danse, un show de théâtre, un show de télé. Spectatrice, sans centre. Périphérique à bien des vies, mais sans cordon pour la retenir quelque part, pour canaliser. Mes sens qui ne piochent jamais trop du même bord.

Je ne veux pas transformer cette si belle chanson en précepte. Je ne veux pas faire de cette chanson un modèle à coller. Peut-être que ce n’est même pas vital tant que ça d’en avoir un. Un camp de base.

Tout de même. Je n’en ai pas. Et pour la première fois, je trouve ça inquiétant.

C’est dans le sillage de cette inquiétude que naît le projet MOUVEMENTS. Dans le besoin de nommer une force qui me pousse toujours loin du centre.

2018.

J’habite un nouvel appartement que j’aime encore plus que l’autre. Ses planchers de bois, sa lumière, sa vue sur la ville plus bas. Un appartement frappé par une tornade. Une tornade de 15 mois. Une tornade châtain avec un regard foncé comme ces ombres d’été creusées d’un trop plein de lumière.

Ce n’est pas, à proprement parler, une histoire de cordon ombilical. C’est le terrain d’un apprivoisement, un nouveau campement, des racines à inventer. Il nous faut nous adopter. Et le besoin de nommer cette force qui me tire toujours vers ce nouveau centre.

MOUVEMENTS sera, dans les prochaines semaines, un laboratoire pour nommer les contradictions de ces deux mouvements. Les contradictions qui font de nos vies d’uniques trajectoires.

(Merci au Conseil des arts de l’Ontario qui m’a permis de travailler sur ce projet grâce à une bourse de création.)

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