Prologue

Mon lecteur de musique intelligent parle d’une trentaine d’écoutes depuis la sortie du disque. Ça m’a paru bien plus. [Insérer ici une pensée intelligente quant au fossé entre perceptions et statistiques.]

C’est certain que mon lecteur de musique intelligent n’a pas gardé de souvenir d’une vidéo disponible sur YouTube, une vidéo qui montrait des manifestants la casserole à la main et qui prenait cette chanson d’Avec pas d’casque comme trame sonore. J’ai au moins écouté cette vidéo une dizaine de fois. Et puis mon lecteur de musique intelligent ne sait rien des matins où la guitare t’habite la tête sans même que tu aies besoin d’écouter la musique. [Essayer d’identifier les premières notes de la chanson pour les nommer et avoir l’air d’y connaître quelque chose. Tenter de discerner la basse de la caisse claire. Est-ce vraiment une caisse claire?]

Tout ça pour dire que ce n’était pas la première fois que j’écoutais cette chanson d’Avec pas d’casque : « Tu diras, tu diras que c’est l’instinct qui t’a mené jusqu’ici… ». Genre de mélodie que tu connais par coeur, dont le potentiel émotif aussi est connu et intégré. [Dire quelques mots de la différence entre la consommation musicale et la consommation littéraire. La chanson qu’on s’injecte à répétition, le livre avec parcimonie.]

J’ai vérifié : ils ne répètent que quatre fois « camp de base » dans cette chanson. Avouez que vous auriez pensé qu’ils le répètent plus souvent ? Il me semble qu’ils répètent « camp de base » tout le long de cette chanson. C’est une chanson peu verbeuse : tout le long, ça veut dire quatre fois… [Je pense que ce n’est pas la définition d’une chanson pop.]

N’empêche : s’ils le répètent quatre fois (mais qu’on dirait plus) et que je l’ai écouté trente fois (mais qu’on dirait plus), ça fait au moins cent-vingt fois (mais sans doute plus) que j’entends « camp de base ». [ 4 X 30 = 120ish ]

Alors pourquoi cette fois-ci ça m’est rentré direct dans le plexus? Pourtant, je n’avais pas besoin à ce moment précis de me taper une crise de lucidité : « Et ce sera ton camp de base. Et ce sera ton camp de base… ».

Je n’ai pas ça, un camp de base.

Entre deux valises, une brassée de linge en retard, dans le plaisir toujours [presque, dire presque] de bouger, mais la douleur [régulière, mais pas constante] de ne pas savoir m’enraciner. Entre des pluies froides de fin de soirée, des coins de rue dont tu ne sais plus à quelle ville ils appartiennent, des réveils courbaturés de chambres d’hôtel, des minutes à repérer le cadran. Regard à gauche, regard à droite, la main qui cherche un iMachin devenu l’unique compagnon de route.

Entre des contrôleurs de train qui te saluent comme une habituée, un vol de trop où tu fais semblant de ne pas avoir besoin de bas de contention, des heures de Salon du livre [maudits planchers en béton, maudits tapis], des entrevues, des animations, des rencontres. [Insister là-dessus. Le nombre de gens passionnants qu’il y a à rencontrer.] Entre le désir des uns, le désert des autres. Et l’espoir qui finit toujours flétri. [L’espoir, c’est comme le lin. C’est beau, c’est léger, mais c’est toujours fripé. Cliché? Cliché de voyage ?] Entre des kilomètres mangés sur la 50, sur la 417, sur la 15 en mémoire d’une enfance où je me jurais d’une vie rangée: monsieur, bébé, chien, maison, polyester, ne plus jamais bouger. [Accepter de voir ses attentes changées.]

Je n’ai pas de camp de base sans savoir comment s’est arrivé. Même cet appartement que j’aimais tellement: sa véranda, ses grandes fenêtres, ses planchers de bois. Même dans cet appartement, les piles de livres me semblaient artificielles. Comme un amoncellement de désirs jamais consommés dignes du Musée Grévin. [Ce moment où tu conclus qu’il y aura toujours plus de livres à lire que de livres lus.]

Entre un show de danse, un show de théâtre, un show de télé. Spectatrice, sans centre. Périphérique à bien des vies, mais sans cordon pour la retenir quelque part, pour canaliser. Mes sens qui ne piochent jamais trop du même bord.

Je hais la psychopop. Je ne vais pas faire cet affront-là à une si belle chanson. Vous faire croire qu’elle contient un précepte. Une chanson comme un modèle à coller. Peut-être que ce n’est même pas vital tant que ça d’en avoir un. Un camp de base.

Tout de même. Je n’en ai pas. Et pour la première fois, je trouve ça inquiétant.

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